L'urbanitécomme alibi
  Transeuropéennes No 10, Paris, 1997

 

Le mouvement de révolte qui a fait descendre des Zagréboisdans la rue en novembre 1996 obéissait en fait à un principed'exclusion interne à la Croatie, des urbains contre ler ruraux,qui n'est pa moins stérile pur la société que les antagonismesnationalistes.

Après la guerre, il est trop tard pour s'aimer. Non que laguerre ait détruit les prémisses de l'amour entre les hommes,mais parce que les gens ont compris que cet amour tant invoqué n'ajamais pu empêcher la guerre. La question qui les taraude n'est doncpas "Pourquoi ne nous sommes-nous pas suffisamment aimés?",mais "Pourquoi n'avons-nous pas su nous haïr ainsi qu'il l'auraitfallu?" Cella sonne comme un paradoxe, surtout pour l'observateur bienintentionné qui voit tout cela de loin. L'amour n'est-il pas ce quiunit les hommens, de la même manière que l'Eros de Platon unitce qui a été séparé? Et la haine ne conduit-ellepas à la discorde et à la destruction? Non, pas du tout. Aujourd'hui,aprés la guerre (mais est-elle vraiment terminée?), les raisonsde se haïr sont plus nombreuses que jamais. Se retournant sur le passé,sur les monceaux de cadavres et de ruines, tout homme sensé grincerade colère, plutôt qu'il ne versera des larmes de chagrin etde tristesse. Quie a fait cela? Où est-il? Comment cela a-t-il bienpu se produire?

A l'epoque de la décadence du communisme yougoslave, dansles années quatre-vingts, l'abcès des vieilles haines s'étaitun peu partout vidé. Il n'y avait plus d'ennemi extèrieurà l'horizon, les grandes puissances et les Etats voisins se révélantbien disposés à notre égard ou affaiblis. Plus personnene se souciait des antagonismes de classes, et les communistes s'enorgueillissaientdéjà de compter un grand nombre de technocrates et de managersen leurs rangs. Bientôt le front allait céder contre l'ennemidu dedans le plus redoutable: le nationalisme. Une partie de la nomenclaturecommuniste - ceux qui avaient vraiment l'ambition de devenir des leaderset n'étaient pas encore rassasiés du pouvoir - décidade conclure avec cette idéologie un mariage de raison.

La fiancée pleine de vie, promettait d'apporter une dot marveilleuse:une force politique inépuisable, sur les flots de laquelle on pourraitsurfer vers l'avenir, puisque le slogan de la société sansclasse ne permettait plus de mobiliser les masses pour aucune cause, niau profit de qui que soit. Mais la jeune fille aux airs d'oie blanche setransforma en mégère que nul ne saurait apprivoiser. Aujord'huiencore, les leaders communistes continuent à dériver sur lesflots du nationalsme sans savoir eux-mêmes où ils les emportent.S'apercevant que les nationalistes ètaient aussi des hommes, l'autrepartie de l'élite communiste laissa, de mauvais gré d'abord,ces derniers occuper le devant de la scène publique avant de lesfaire bénéficier de conditions démocratiques qui leurpermirent, en tout fair-play, de prendere le pouvoir. Or rien n'est jamaisfair, ni en amour ni à la guerre. Pas plus qu'en politique. L'humanismeet l'esprit démocratique de ces communistes ne reflétaientqu'une seul chose, leur faiblesse. On ne saurait en trouver de meilleurepreauve que le fait qu'ils ne jouent plus aucun rôle important surla scène politique d'aujord'hui.

Oui, pendant les années quatre-vingts, on put croire un certaintemps que la démocratie qui s'instaurait était la forme d'ordresocial qui encourageait ce qu'il y avait de meilleur, de plus noble en l'homme,que c'était, en quelque sorte, l'organisation sociale de l'amour.Il y eut alors une période de vide, pendant laquelle les vieilleshaines n'aurent plus cours, tandis que les nouvelles ne s'étaientpas encore développées. Ce fut une espèce d'inter-règne,durant lequel l'espoir seul dètint le pouvoir absolu.


Sarajevo, l'ouvertured'un second front

Quelques années plus tard, dans Sarajevo assiégéeet bombardée quotidiennement, un groupe de citoyens eut l'idéed'apporter une explication différente au tragique de leur situation.Il s'agissait de gens qui, pour des raisons diverses, ne correspondaientpas à l'image idéalisée qu'on se fait des acteurs dela guerre yougoslave. Soit ils n'appartenaient tout à fait àaucun des groupes ethniques impliqués dans le conflit (ce qui estcompréhensible en Bosnie où un tiers des mariages étaientmixtes), soit ils refusaient de construire leur identité socialesur la haine envers une autre nation. Dans la mesure où, de quelquefaçon que ce soit, les affrontements en ex-Yougoslavie méritentd'être considérés comme des événementshistoriques, ces gens-là apparaissent comme une sorte de rebut del'histoire. Et en tant que tels, ils ont pensé que ce qui se jouaitautour d'eux était la conséquence de la haine ancestrale queles campagnards vouent aux citadins. En avançant cette idée,ils comptaient ouvrir un nouveau front. Il ne s'agirait plus alors d'unconflit interethnique opposant Serbes, Croates et Musulmans, il n'y auraitplus de démarcation abstraite entre les bons et les méchants.Ils créaient ainsi un nouvel antagonisme, qui offrait à cesmalheureux davantage que l'apitoiement humiliant de la victime sur elle-mêmeet donnait un sens à leur lutte pour la simple survie. Ils étaientaussi réintégrés dans l'histoire de l'humanitépour laquelle, semblait-il, ils ne comptaient pas plus qu'un appendice inutile.Ils se tenaient maintenant aux portes de Sarajevo comme sur le rempart protégeantla civilisation (mondiale) des assauts des barbares des colines environnantes.Leur combat avait désormais un sens, leur destinée ne dépendaitplus du pur hasard. On pouvait mourir non plus de quelque chose, mais pourquelque chose. Non plus de la balle d'un sniper, mais pour le bien de l'humanitécivilisée, mise en péril par des sauvages qui n'avait pasgrand chose d'humain. L'agresseur perdait également son identitéethnique: les assaillants n'étaient plus tout simplement des Serbes,mais des ploucs, des "papci" (terme péjoratif désignantles habitants des collines qui entourent Sarajevo). On pouvait désormaishaïr de manière plus sélective, et donc plus juste.

En transformant le phénomène d'urbanité en uneforme d'identité de groupe, une partie de la population de Sarajevoa tenté, dans son désespoir, de s'opposer à la dominationabsolue de l'identité ethnique. Il s'agit là de la premièretentative sérieuse visant à remplacer le paradigme nationalistepartout dominant par autre chose; pour la première fois, on s'estefforcé de constituer une société aurour d'un antagonismedifférent, non national et non religieux, qui de surcroît étaitgénéralisable, communicatif, ce qui était bienvenupour les Sarajéviens douloureusement isolés, symboliquementcoupés du monde. N'oublions pas que le plus atroce n'étaitpas de se retrouver pris au piège d'un siège militaire, maisdons la souricière d'un nonsens incompréhensible.

Belgrade: mise àmort publique de la ville

"Le Ghetto, vie secrète de la ville", tel est letitre d'un court-métrage de deux auteurs belgradois. On y voit unjeune homme errer dans Belgrade et réfléchir à sa vieet au sort de sa ville pendant la guerre yougoslave. La plupart de ses amis,jeunes gens de son âge, ont quitté le pays et, quoiqu'il comprenneleurs raisons, il les accuse d'avoir trahi car ils ont fui, refusant de"combattre pour la ville". En effet, Belgrade est la victime de"criminels et dégénérés", gens surtoutvenus d'ailleurs et qui ont conquis la cité, en dépouillentses habitants. "Ce Belgrade-ci n'a plus rien à voir avec lacapitale de l'ancienne Yougoslavie", dit la voix off qui accompagnele héros tout au long de sa descente dans l'underground. Là,dans des caves obscures, une sorte de monde parallèle, bat encorele pouls de la vraie vie - culturelle - de l'ancienne métropole.C'est ici que les orchestres jouent du rock authentique pour le jeune publicurbain, que les photographes d'art travaillent, que les danseurs répètent,etc. A la surface, règnent les éléments étrangersqui ont détruit l'identité urbaine de la ville, transformantla métropole internationale en une morne province. Des hordes de"primitifs agressifs" (il s'agit bien sûr de la foule desréfugiés qui sont arrivés là pousséspar la nècessité et la guerre) ont refoulé l'élémenturbain, citadin, authentique et civilisé dans un ghetto souterrainoù il doit mener un combat héroïque pour assurer sa simplesurvie.

A Sarajevo comme à Belgrade, l'urbanité comme formed'identité citadine représente la dernière ligne dedéfense pour toute une partie de la société, qui nes'est pas reconnue dans le paradigme des conflits nationaux au qui a étévaincue et rejetée tant par l'histoire que par la politique. Maistandis qu'à Sarajevo, qui connaissait concrètement la guerre,l'antagonisme entre les citadins et les primitifs de la campagne avait pourfonction la défense - sans espoir, mais vitale - de la dignitéhumaine, celui-ci, à Belgrade où la guerre n'a étéressentie qu'indirectement, indique seulement une résignation décadenteet nostalgique, une sorte d'acceptation du destin. Dans la film, la voixévoque les lettres que le jeune homme échange avec ses concitoyensdispersés de par le monde et dans lesquelles on ne parle pas "depolitique ni de ce que l'on ressent, car ces deux thèmes sont sidouloureaux qu'on ne les aborde plus". Le repli dans l'identitéurbaine est ici une manière de fuir la réalité, unesoumission passive et résignée face à des événementssur lesquels la société et les habitants de la ville n'ontaucun pouvoir. Le ghetto urbain de Belgrade est une enclave artificielleau sein d'une réalité qu'on ne sent plus et à laquelleon ne veut plus penser. Alors qu'à Sarajevo l'urbanité représentaitle dernier point d'appui de la dignité humaine, celui qui permettaitde résister héroïquement et d'exiger le soutien, la compréhensionet la reconnaissance du monde, elle ne reflète à Belgradeque la défaite totale, une désespérance nostalgique.Dans le film, le jeune homme dit: "C'est comme si j'étais dansune maison dont la façade serait encore bien entretenue. Au dedans,j'ai le coeur, les nerfs, le sang d'un vieillard ... tout est usé... Je désire follement que l'ancien temps revienne ... je voudraisque les choses changent afin que cette ville redevienne ma ville ... maisje comprends que tout est chamboulé et qu'un retour en arrièren'est plus possible". La tentative de réflexion du jeune Belgradoisse termine par la banale dichotomie entre le mal et le bien. A l'originede la catastrophe qui s'est abattue sur Belgrade et la sociétéserbe, il voit, à la fin, la victoire du diable sur Dieu. On a oubliéDieu, et c'est là tout le problème. La triste réalitéde la ville anéantie, puis qu'on a avili ou ruiné tout cequi faisait son urbanité, n'est que le châtiment de ce péché.

Zagreb: L'urbanitécomme conformisme

A l'automne 1996, les autorités croates tentèrent d'empêcherRadio 101, radio locale très populaire surtout parmi les jeunes d'émettre.Elles suscitèrent ainsi un mouvement de révolte inattendu,qui fit sortir les citoyens dans les rues, pour la première foisdepuis l'indépendance. Certes, la foule ne se massa qu'un seul soirsur la place principale, puisqu'on donna satisfaction à sa revendicationconcrète: que le pouvoir laissât fonctionner cette radio zagréboise.Mais des Croates osaient protester ouvertement contre des Croates! Une opiniontoute entière obnubilée par l'idée de l'uniténationale ne pouvait considérer comme normale pareille chose. Celademandait des explications supplémentaires. Un politicien de l'opposition- le leader du parti socialdémocrate croate (puisque c'est ainsique se désignent les anciens communistes après s'êtreréformé) - en fournit une qui allait dans le sense de ce qu'attendaientles masses: "Radio 101 est devenue une radio culte, le symbole du Zagreburbain, citadin, moderne, libertaire, européen et démocratique;et de bons citoyens, qui en ont assez du primitivisme et du conservativismecampagnards, du viol qu'on fait subir à leur ville en la ruralisantde force, se sont levés pour la défendre."

Pour la première fois s'est articulé dans le nouvelEtat croate un antagonisme interne, qui avait l'ambition de rèuniren soi toures les contradictions apparues au sein de la sociétécroate après la guerre. Radio 101 elle-même se posait déjàen défenseur de l'identité authentique, urbaine, des zagrébois.Dirigé à l'origine contre les Serbes, son esprit sarcastique(ses blagues, ses sous-entendus, ses moqueries) s'exerçait depuisdes années, tout en conservant un caractère xénophobeet agressif, contre les nouveaux venus, que la guerre les eût poussésà chercher refuge dans la grande ville (pour ceux chassésdes régions occupées de Croatie) ou qu'ils en fussent lesvainqueurs (phalangistes de la révolution nationale, le plus souventoriginaires d'Herzégovine, venus chercher à Zagreb la rétributionde leurs bons et loyaux services). La création d'un antagonisme entreles citadins aux bonnes manières et ces campagnards primitifs serévélait la solution idéale pour résoudre lasituation conflictuelle dans laquelle la société croate setrouvait. Cette démarcation permettait mieux qu'aucune autre d'associer,de façon géniale, conformisme et révolte, tout en fournissantune explication à tous les malheurs découlant de la guerre.

Car la société croate avait commencé soudainà se défaire, craquant sur la même couture qui avaitdéjà cédé jadis, lors du démantèlementde la ociété yougoslave. Et il ne s'agit pas de la différenced'appartenance nationale, comme on pourrait le croire de prime abord, maisde la logique qui fonde une identité sur l'exclusion de l'autre,de l'étrager, de celui qui vient d'ailleurs. Cet élémentauthentiquement urbain, citadin, qui rejette maintenant de son sein lesréfugiés venus de la campagne et les profiteurs qui s'y sontinfiltrés, est le même qui, dans son auphorie chauvine et aunom de mille ans de culture européenne et chrétienne, avaitrejeté l'élément primitif balkanique, incarnépar les Serbes et la minorité serbe de Croatie. Aujord'hui asservipar ses propres primitifs, bien croates ceux-là, qu'il a amenésau pouvoir afin de chasser les autres, il recrée le même antagonismeque naguère, en le présentant comme nouveau. Les Zagréboisont sortis massivement dans les rues parce que la possibilité leurétait donnée de faire croire, en manifestant leur antagonismeenvers les nouveaux venus, qu'ils sont des démocrates, des Européens,des gens cultivés, civilisés et modernes, alors qu'en raisonde leur xénophobie et de leur chauvinisme ils demeurent les mêmesprimitifs, les mêmes provinciaux qu'avant la guerre. Nulle part ailleursqu'à Zagreb le caractère conformiste de l'antagonisme entreidentité urbaine et identité rurale n'a étéaussi frappant.

Litost

L'une des nouvelles du recueil de Kundera le Livre du rire et del'oubli est intitulée "Litost". Derrière ce termedifficilement traduisable se cache un sentiment qui est, comme nous le préciseKundera lui-même, la synthèse de nombreux autres sentiments:le chagrin, la compassion, la nostalgie, et le reproche qu'on se fait àsoi-même. C'est "un état tourmentant né du spectaclede sa propre misère soudainement découverte". Il "fonctionnecomme un moteur à deux temps. Au tourment succède le désirde vengeance. Le but de la vengeance est d'obtenir que le partenaire semontre paraillement misérable. L'homme ne sait pas nager, mais lafemme giflée pleure. Ils peuvent donc se sentir égaux et persévérerdans leur amour."

Si, tout au long de la période des affrontements et de laguerre, on a éprouvé en Yougoslavie le besoin de mettre enavant cet antagonisme entre la ville et la campagne, cela a sans doute quelquechose à voir avec ce sentiment typiquement tchèque. Le nationalismeest indubitablement une idéologie (petit-)bourgeoise, mais sa miseen pratique politique nécessite la mobilisation de larges couchesde la population. Le populisme naît de l'élite, dans des espaceséminemment urbains: dans les salons des intellectuels etsur les scènesdes théâtres d'Etat, dans les facultés et les académies,dans les minitères et les rédactions, dans la matièregrise d'une société qui jouit du confort de la capitale (purrait-ellevivre ailleurs?). Cependant, quand ces gens-là sortent dans la rueet vont plus loin, dans les champs qui entourent la ville, leur mouvementprend généralement des caractéristiques qui n'ont plusrien à voir avec les pures et sublimes idées de libertéet de bien au nom desquelles ils se sont mis en route. Le champs de la périphériedes villes salissent les idées urbaines, et les champs de bataillebien davantage. Au demeurant, il est bien connu que, dans une situationpolitique donnée, il ne saurait y avoir manipulation totale. Lesmarionnettes sont têtues, capricieuses et très souvent incontrôlables,comme le sont les conséquences de toute action politique, mêmela mieux dirigée.

Cette logique, des plus banales, a joué son rôle dansles événements politiques et guerriers de l'ex-Yougoslavie.Les forces engagées pour la réalisation des idées nationalistesissues d'un milieu citadin ont eu raison de leurs instigateurs; aujourd'hui,elles les couvrent d'opprobre, les humilient et les éloignent deplus en plus de leurs idéaux. Nos villes se sont ruralisées,nous avons été victimes d'un urbicide. Les citadins pleurentsur leur sort et, désespérés, impuisants, continuentde se soumettre au primitif colérique qu'ils ont amené aupouvoir, pensant qu'il se sacrifierait pour eux sans compter et s'emploieraittoujours à faire leur bonheur. Au travers de ses larmes, la damede bonne extraction qu'on a giflée reproche à ce cruel goujatde ne même pas savoir manger avec un couteau et un fourchette. Ilspeuvent donc se sentir égaux et persérvérer dans leuramour. C'est cela, la litost, non? L'antagonisme entre l'élémenturbain et l'élément campagnard, que les optimistes naïfsconsidèrent aujourd'hui comme une contradiction nouvelle - plus productiveet constructive sur le plan social que les dissensions entre les nationsdont on ne saurait plus rien espérer tant elles sont irrémédiablementdestructives - et susceptible de remplacer les antagonismes nationaux surle territoire de l'ex-Yougoslavie, n'est une fois de plus qu'une illusiontrompeuse. Ce n'est encore et toujours que l'expression de l'amour, perverset stupide, qui va de pair avec le paradigme nationaliste de la communautéheureuse. De cet antagonisme ne pourra sortir aucune haine constructivesur le plan social, dont on aurait pourtant grand besoin. Son paradigmereste encore à inventer.

 

 

Traduidu serbo-croate par Mireille Robin